Tuesday, February 24, 2009

Incipits finissants (66)

Une fois encore, il s'était décidé à écrire de la poésie. C'était pour lui comme construire un pont au-dessus du vide. Ou comme ouvrir un coffre-fort immergé en lui-même. Et désolé pour les poètes en herbe, il s'agissait plus d'un poids mort que d'un point G. En tout cas, cette chose demandait coûte que coûte à être incisée. Car en cet instant, si le poète était dérangé, c'est parce que le monde qui l'entourait semblait avoir perdu la boule.
Il y avait quelque chose qui n'était pas normal, pas jute. Cette absence d'humanité qui n'était pas qu'apparente, et l'impression que les hommes, comme les choses, n'étaient pas à leur vraie place, que les uns et les autres auraient pu mieux fonctionner pour le bien commun.
Une explication possible de ces dysfonctionnements résidait dans le fait que les ennemis non identifiés avec précision par le poète manquaient de culture musicale.
Après tout, peut-être qu'avec le sens de l'harmonie, ce monde redeviendrait-il plus humain. Et la musique était dans la poésie.
Du coup, en extirpant par l'écriture tout ce désordre qui l'avait envahi et en remettant une mélodie sur la cacophonie de cette société du spectacle, le poète pourrait-il retrouver le calme de la mer après la tempête.
Ce qui était amusant, c'était de constater que le poème, bien que musical, traduisait le désordre permanent de ce monde, son injustice profonde.
Et contre toute attente, le poète se satisfaisait de ce résultat, rassuré quant à ses possibilités d'expression, qui semblaient soudain plus justes qu'elles ne l'avaient été jusqu'à présent, plus affûtées, comme la lame d'un couteau planté là où ça faisait mal.
Ainsi, content de lui, il rangeait dans sa malle mentale une nouvelle pièce à conviction, à exhiber en cas d'urgence, pièce qui, dans sa tête, constituait ne oeuvre à part, se détachant de toutes les autres qui l'avaient précédée.
En vérité, nous n'ignorons pas qu'il n'avait fait que reprendre un manuscrit unique, en le rapiéçant de nouveau. Mais cette fois-ci, promis juré, il n'avait plus rien à dire, ayant saisi avec netteté le problème du monde à sa racine.
Le tableau horrible resterait donc parfait jusqu'au lendemain où, pris de remords, le poète ressentirait le besoin de rouvrir ses plaies d'écriture.
P.M.

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins